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L’incendie de juillet 1765

 

Toutes les villes ont dû faire face, au moins une fois dans leur histoire, à un incendie. Bolbec ne déroge pas à la règle, bien au contraire… Son histoire est marquée par une série d’incendies qui ravagèrent plus ou moins la ville jusqu’à, parfois, sa destruction quasi-totale. Mais le plus important reste celui du 14 juillet 1765, car l’actuel espace urbain de Bolbec en découle directement.

Des incendies rythmant la période de l’Ancien Régime

Avant de s’intéresser à l’incendie de 1765, il faut tout d’abord rappeler ceux qui l’ont précédé afin de montrer que la ville était, déjà à cette époque, une habituée des ravages que pouvaient causer les flammes. Par ces différentes catastrophes qui rythment l’histoire de Bolbec, on se rend compte que les incendies peuvent avoir plusieurs causes et s’inscrivent dans différents contextes.

La guerre peut être un premier facteur d’incendie par le biais de pillages et de représailles. Ce fut le sort de Bolbec durant la Guerre de Cent ans. Alors qu’Armagnacs et Bourguignons s’affrontent dans une véritable guerre civile, le roi d’Angleterre Henri V en profite pour conquérir la Normandie. Rouen est assiégé à partir de fin juillet 1418 et les troupes anglaises parcourent le Pays de Caux pour soumettre les différentes forteresses de la région. Les Anglais s’arrêtent ainsi à Lillebonne dans le but de s’emparer du château défendu par le seigneur de Bolbec, Guillaume d’Esmalleville. Rouen tombe le 19 janvier 1419, après plus 5 mois de siège, et Lillebonne suit peu de temps après, le 31 janvier. Par esprit de représailles, les Anglais décident de mettre le feu à Bolbec et plus précisément aux halles, situées sur la place du marché, ainsi qu’aux commerces et aux maisons aux alentours. Dix ans plus tard, les stigmates de cet incendie étaient toujours présents et “la place du marché est toujours encombrée de débris et de poutres calcinées”.

Un incendie peut être aussi causé par les aléas météorologiques, comme le 31 mai 1583. Un mardi de Pentecôte, Bolbec doit subir un nouvel incendie d’une ampleur plus importante qu’en 1419. Ce jour-là, ce n’est pas la “perfide Albion” qui est en cause, mais sans doute la foudre. Voici un extrait d’une lettre envoyée de Bolbec relatant la catastrophe qui venait de se produire :

 

“lequel déluge commença le lendemain de la Pentecôte, environ midy, le temps estant fort doux et calme sans estre esmeu d’aucun tonnerre […] le dit lieu de Boullebec, qui contient environ six ou sept cents feux, ont esté bruslé […] par feus et flames ardantes tombées du ciel. […] il y a eu aussi plusieurs corps bruslés […] Le lendemain que ceste tempeste fut advenue, l’on trouva bien trois cents personnes mortes, tant hommes, femmes, que petits enfants.”

(photo J.-P. Leroux)

 

            En quelques heures, alors que la météo semble clémente peu de temps avant, Bolbec est dévasté par les flammes durant un orage. Ce n’est plus seulement la place du marché qui est détruite mais aussi l’église, une partie de la halle aux grains et 800 maisons, représentant la quasi-totalité du bourg. La lettre indique que 300 personnes ont trouvé la mort, mais ce nombre semble exagéré. “Dans le registre des baptêmes, le curé qualifie le 31 mai de «jour de la grande ruyne et destruction dudit bourg»”. Le Roi de France Henri III, après avoir été prévenu par l’intendant de Caudebec, décide d’exempter, durant cinq ans, les Bolbécais des contributions afin qu’ils puissent se relever de leur malheur et reconstruire Bolbec. Voici un extrait de la décision du roi :

            “Par lettres patentes du Roy, données à Paris le XXVIe juillet dernier (1583) Sa Majesté de l’adviz de son Conseil et en considération de la pauvreté où soudainement auroient esté réduictz les manans et habitants du bourg de Bollebec-en-caux, par accident de feu et combustion advenue audit bourg, aiant bruslé jusques VIII cents maisons et autres sortes de logis, mesmement le clocher dudict lieu, les acquittez et déchargez de la contribution, paiement des tailles et autres impositions à quoy ilz pourroient estre tenuz pour et durant de deux années prochaines et consécutives commençant le premier jour du quartier dudit mois de juillet, excepté le taillon et gaiges du prevost des maréchaulx, lieutenant et archers, et en outre, les a aussy deschargez desdictes tailles et impositions pour le temps de trois autres années ensuivantes…”

 

Cet incendie de 1583 aura des conséquences même 15 ans plus tard, en 1598, lorsqu’un des piliers de l’église, “supportant la tour détériorée par l’incendie de 1583”, s’écroule. Les réparations s’étalent jusqu’au début du XVIIe siècle. Mais alors que les Bolbécais parviennent à redynamiser le bourg, moins d’un siècle plus tard, un nouvel incendie replonge la ville dans le chaos.

En effet, le 25 juin 1676, un autre incendie vient détruire ce qu’avaient rebâti les habitants de Bolbec. Cette fois-ci, l’incendie serait criminel comme en témoigne la requête faite au roi Louis XIV par les Bolbécais pour obtenir des fonds pour rebâtir l’église :

“Au Roy, Et à nos seigneurs de son Conseil. Sire, les pauvres habitants incendiés du bourg de Bollebec […] Mais à présent il est trop vray de dire, avec la dernière douleur, à V. M. qu’il a esté tout d’un coup ruiné par une incendie funeste et générale de tout le bourg, arrivée le vingt-inquiesme de juin dernier, sur les trois heures après midy, d’une façon si effroyable et d’autant plus etonnante que on ne peut pas présumer estre arrivée que par l’invention détestable de quelques malheureux incendiaires”

Le feu se serait donc déclaré une première fois, à trois heures de l’après-midi, sur la place du marché, proche des halles. Alors que toute la population accourut, “au son du beffroy”, pour tenter d’éteindre le feu, d’autres incendies se seraient déclarés, en moins d’une demi-heure, à tous les autres quartiers de Bolbec. L’acte criminel est donc certain. Les habitants sont pris au dépourvu et ne peuvent plus que regarder le ravage des flammes, si violentes “à cause de la grande ardeur du soleil et de la longue sécheresse” de l’été. En moins de trois heures, le feu avait réduit en cendres plus de 800 maisons ainsi que “tous les meubles, marchandises et argent de tous les habitants”. L’église n’est pas non plus épargnée et est également détruite. Une note suit la requête et donne plus de détails :

“sept à huit cens maisons en ont esté consommées jusqu’aux fondements, quoyque la pluspart fussent basties de pierre de taille et de briques […] ceux qui ont bien ozé s’y exposer y ont trouvé leur perte ; et elles se sont mesme estendues sur leur esglise […] il ne reste plus que 80 ou cent maisons qui se sont trouvées à l’escart et esloignées, et lesquelles ne servant qu’à loger les pauvres gens du bourg […] cet embrasement est l’un des plus grands qui se soit encore veu en France […] ilz n’ont plus où s’habiter ny de quoy continuer leur négoce en manufactures de draps, frocs, toiles, fil, laines, cuirs, grains, si utiles à la navigation et au bien du commerce. Ce qui les oblige d’implorer la bonté de Vostre Majesté […] Autrement ils seroient obligez d’abandonner ledit lieu pour toujours, au grand préjudice de plus de dix mil pauvres paisans des lieux et circonvoisins à qui ils font gagner leur vie dans leur négoce, et encore des villes de Roüen, Dieppe et du Havre, qui profitent beaucoup de leur commerce ; ilz seront d’autant plus obligez de continuer leurs prières pour la santé et prospérité de Vostre Majesté”

On comprend, par cette note, que Bolbec est une ville très importante pour le commerce de la région, mais que si rien n’est fait, cet atout pour le négoce pourrait bien disparaître. C’est pour cela que le roi finit par accorder une exemption de la taille pendant cinq ans. Les Bolbécais n’ont plus qu’à reconstruire leurs maisons incendiées.

Enfin, un autre grave incendie a lieu le 30 octobre 1696, détruisant presque toutes les maisons de Bolbec. Les sources sont cependant moins importantes concernant cet événement. Dans tous les cas, la ville de Bolbec connaît une série de graves incendies jusqu’au tournant du XVIIIe siècle, la poussant à adopter une stratégie dans la lutte contre les flammes.

 

Début du XVIIIe siècle : premiers pompiers à Bolbec

Le souvenir des différents incendies qu’a vécu la population bolbécaise pousse la ville à se prémunir face aux dangers du feu. Cela s’inscrit dans un contexte favorable qui voit se développer les premières “pompes à éteindre le feu”. Importées d’Hollande en 1699 par Du Périer, comédien et valet de Molière, ces “machines permettent d’éteindre les incendies en projetant à grande distance un puissant jet d’eau sur les flammes”. Il en fait une démonstration au Roi Louis XIV, ce dernier lui accorde alors le privilège de la fabrication et de la commercialisation de ces pompes. En 1716, Du Périer forme en quelque sorte le premier corps des pompiers de la ville de Paris et donc de l’histoire de France : “Ce nouveau moyen de défense contre le feu est vite connu dans toutes les villes de province”. Rouen se dote très vite de pompes à incendie et de pompiers. Cela s’apprend très vite dans la ville de Bolbec qui souhaite également s’en procurer pour mieux faire face au cas où un autre feu comme celui de 1676 ou de 1696 se reproduirait.

C’est ainsi, qu’en août 1734, qu’un commerçant de Bolbec, Guillaume Huet, “prend l’initiative de créer une compagnie de pompiers. Il avance les 1 500 livres nécessaires pour l’achat d’une pompe et groupe un certain nombre d’hommes pour assurer le transport et la manœuvre en cas de sinistre”. En effet, la pompe, assez lourde, se transporte à la force des bras. Ainsi, la première compagnie de pompiers est créée à Bolbec en 1734, une des premières en Normandie. La pompe est stockée au domicile du commandant de la compagnie, jusqu’en 1763 chez Guillaume Huet puis chez ses successeurs. Le commandant devait vivre au centre de Bolbec car, à cause du poids, la pompe ne pouvait intervenir que pour les incendies se trouvant à environ 2 kilomètres de distance. Ce matériel innovant reste donc néanmoins difficile à mettre en œuvre. Les pompiers se servent également d’autres outils dans la lutte du feu, comme des seaux en osier ou une échelle par exemple. Le secours en cas d’incendie est gratuit depuis 1733, par l’ordonnance du roi Louis XV datant du 11 mars.

Utilisation d’une pompe à incendie au XVIIe siècle (Wikicommons)

 

1765 : Bolbec disparaît à nouveau dans les flammes

 Toutes ces mesures, prises par la ville de Bolbec, ne permettent cependant pas d’éviter le pire. En effet, le dimanche 14 juillet 1765, vers une heure, un terrible incendie se déclare. Des enquêteurs du bailliage de Caudebec-en-Caux, en mission pour le roi Louis XV, arrivent le 15 juillet au soir pour constater les dégâts et réaliser un rapport. Un procès-verbal est donc établi du 15 juillet au 1er août 1765 par Philippe Martin Cousin, conseiller du roi Louis XV et lieutenant général du bailliage de Caudebec-en-Caux. Cela nous permet d’en apprendre plus sur les circonstances cet incendie :

“nous estant informé des causes dudit incendie nous aurions appris qu’il auroit commencé le dimanche quatorze de ce mois à une heure de l’après-midi par la maison couverte en paille qui estoit occupée par Jean-Baptiste LUC, boucher située audessous de la première maison estant à droite de la grande nouvelle, que tout le monde a couru au premier signal de ce feu, qu’il fut impossible d’éteindre et que le dit LUC est disparu sur le champ…”

Le feu serait donc parti de chez un certain Jean-Baptiste Luc, qui tient une auberge et une boucherie au bas de la rue Guillet (anciennement route nouvelle de Rouen), à côté de la maison Jacques Ruffin, également aubergiste et futur maire de Bolbec. Deux témoins étaient présents au début de l’incendie : Nicolas Millet et Jean-Baptiste Devallée discutaient et buvaient une bière chez l’aubergiste Luc au même moment. Ils aperçurent par une porte de derrière restée entrouverte la tuerie du boucher où se trouvait un animal mort suspendu. Le bruit du crépitement des flammes alerte les deux clients qui s’approchent et constatent qu’un feu se propage à la toiture de la tuerie couverte de paille. Ils donnent alors l’alarme et, aidés par Jacques Ruffin, ils tentent d’arrêter l’incendie, mais sans succès. La toiture s’embrase et le feu se propage rapidement, aidé par un vent du nord. Gagnant d’abord l’écurie couverte de chaume de Jacques Ruffin, les flammes atteignent les bâtiments de la place du Marché, puis la Grand’Rue et le Bas-du-Bourg. Le dévouement des pompiers et des autres Bolbécais n’est pas suffisant pour mettre fin au chaos. La lourde pompe amenée par Louis Bocquet, successeur de commandant Guillaume Huet depuis deux ans, n’a pas l’efficacité nécessaire pour arrêter la progression du feu. Dans un instinct de survie, et voyant que le feu ne peut être arrêté, les Bolbécais abandonnent leurs maisons pour se réfugier sur les hauteurs et au Val-Ricard. Mais tous ne parviendront pas à échapper au feu comme ce fut le cas pour un vieil homme de 80 ans, Jean Bouvier, et sa fille de 30 ans qui périront dans les flammes et seront retrouvés dans les décombres de leur habitation. L’incendie s’arrête finalement rue Alcide-Damboise (anciennement rue de Gruchet), comme en témoigne une plaque qui symbolise la limite où le feu s’est arrêté. Cette plaque, construite peu de temps après, est toujours visible aujourd’hui, après avoir été reconstruite à la suite d’une destruction accidentelle lors de travaux. On peut y lire : “Lincendie ariva à Bolbec le dimanche XIV juillet 1765 David Belfort”.

(photos J.-P. Leroux)

Le 20 juillet, six jours plus tard, le feu est quasiment éteint. Le procès-verbal de Cousin relate alors les dégâts :

“attendu que les restes de l’incendie ne sont plus dangereux, nous avons constaté la quantité des maisons incendiées et avons trouvé que le dit incendie a détruit entièrement et consumé les maisons de cinq cent deux familles, qui relativement à leur commerce, ateliers et manufactures font l’objet de huit cent soixante et quatre maisons…”

Le bilan matériel est donc très lourd. En trois heures, comme en 1676, Bolbec est pratiquement détruite par les flammes. Les enquêteurs du bailliage de Caudebec-en-Caux dénombrent 864 maisons détruites dont des manufactures, commerces et ateliers. De l’église, qui datait du XIe siècle, il ne reste que des murs et quelques objets liturgiques sauvés in extremis par des paroissiens : “l’église n’a pas été épargnée. Tout le comble, le clocher, les vitres, les bancs, les autels, enfin tout l’intérieur de l’église, tout est détruit, que les cloches sont tombées fondues en partie…”.

Ruines de l’église de Bolbec après l’incendie de 1765

Le bâtiment servant d’Hôtel de ville est totalement détruit. À part les registres paroissiaux et les minutes notariales, il ne reste rien des archives de la ville, réduites en cendres : “Les syndic et échevin dudit bourg de Bolbec ont déclaré que tous les papiers de la communauté ont esté incendiés, ainsy que l’Hôtel de Ville que nous avons trouvé entièrement détruit…”. À nouveau, la ville Bolbec est détruite quasi complètement.

Toute une solidarité se met en place avec la mobilisation d’hommes et de chevaux pour parvenir à éteindre complètement l’incendie, avec des quêtes organisées dans les églises de la région en faveur des sinistrés, avec des distributions de pain cuit dans les paroisses aux alentours, etc. L’enquête réalisée pour le roi parvient à le convaincre d’accorder une réduction à cinq sols par an sur les différents impôts que doivent payer les différents habitants durant 25 ans. De plus, il distribue 422 rouets et 213 métiers à tisser pour que la ville puisse continuer la production de toiles, frocs et siamoises.

Le boucher Jean-Baptiste Luc est accusé d’avoir volontairement mis le feu à sa tuerie. Cet homme est connu pour avoir un caractère colérique. De plus, il prend la fuite le jour même pour se réfugier chez un autre boucher, à plus d’une centaine de kilomètres, dans la ville d’Abbeville. Il est finalement condamné à être pendu, le 21 mars 1766. Les sources ne permettent pas de connaître le sort de cet homme par la suite.

Renaissance de la ville : genèse de l’actuel espace urbain

La reconstruction de la ville après cet incendie dévastateur va établir les bases de l’actuel espace urbain de Bolbec, du moins le centre-ville. Les travaux sont favorisés par des aides à la maçonnerie accordées par le Parlement de Normandie. La renaissance de Bolbec, malgré une pénurie de briques et de main-d’œuvre, est plutôt rapide.

Les habitants, souhaitant retrouver le plus tôt possible un toit, entreprennent de recouvrir les nouvelles maisons de pailles. Mais le procureur du Roi juge que cela serait “d’une trop dangereuse conséquence” et prend la décision, le 29 juillet, de “faire défense à toute personne de faire de nouvelles couvertures en paille dans toute l’étendue du bourg de Bolbec, incendié par une couverture de cette espèce, sous peine d’une amende et de la destruction des dites couvertures…”. Le Parlement de Normandie interdit, à partir du 5 août 1765, de couvrir les maisons autrement qu’avec des ardoises ou des tuiles. La paille, principale cause de l’incendie de 1765, est ainsi interdite pour la reconstruction :

            “le feu est sans contredit, le fléau le plus rapide. Bolbec vient d’en faire la triste expérience, quelques heures ont suffi pour l’anéantissement de ce bourg florissant… la principale cause d’un désastre aussi universel vient de ce que beaucoup de maisons étant couvertes en paille, présentoient au feu l’aliment le plus disposé à en recevoir les atteintes et à les communiquer. Ce malheur n’est pas nouveau. Bolbec l’avait déjà éprouvé en 1676. […] Ce faisant il est fait défense de couvrir autrement qu’en ardoise ou en tuile, ordonne que dans un an, jour de la publication de l’arrêt, les maisons où l’on exerce un métier dangereux dans les villes et bourgs de la province couvertes en paille soient refaites sous peine de démolition des couvertures aux frais des propriétaires…”

Dès 1766, les premières maisons sortent de terre. “Les frontons décorés de certaines maisons de la rue aux Moules (rue Thiers) et de la Grand’Rue (rue de la République) témoignent de la richesse de certains propriétaires”. La bourgeoisie bolbécaise, notamment les manufacturiers, décide de construire dorénavant des maisons en pierre qui, pour certaines, témoignent du style néo-classicisme en vogue à la fin du XVIIIe siècle. On retrouve ainsi des références à l’antiquité, et notamment à l’art hellénistique et romain. On prend alors exemple sur les symboles et motifs qu’on peut retrouver durant les fouilles archéologiques qui se développent à partir du XVIIIe siècle avec la découverte d’Herculanum en 1711 et de Pompéi en 1748 par exemple.

On peut mentionner plusieurs bâtiments qui existent toujours aujourd’hui. Concernant la rue de la République (anciennement Grande Rue), au n°7 et 9, on trouve des logements dont la date de construction 1773 est inscrite sur le fronton. Cela aurait été la demeure d’un certain Lecourt, élu conseiller en 1775.

(Photos V. Guilbert)

Puis, les deux bâtiments, entourant le portail menant à la BNP Paribas, sont à l’origine des fabriques où étaient tissés des mouchoirs en coton. Elles ont été construites à la fin du XVIIIe siècle par Auguste Fauquet. Enfin, l’emplacement des maisons allant du 10 au 16 rue de la République appartenait aux seigneurs de Fontaine Martel avant l’incendie de 1765. En 1777, Jacques Louis Durand, marchand et officier municipal, achète les décombres de l’immeuble au duc de Charost pour construire une nouvelle bâtisse, appelée hôtel Durand, qu’on peut toujours admirer aujourd’hui. On peut y voir différentes décorations comme un canon, des boulets de canons, “deux mascarons, un à tête de loup, l’autre à tête grimaçante, des pilastres de style ionique”, etc.  Pierre Dardel, en 1933, faisait remarquer la beauté de ce bâtiment : “Ces deux belles façades constituent encore aujourd’hui l’ensemble le plus remarquable de la rue de la République”.

(Photos V. Guilbert)

 

Dans la rue Thiers, plusieurs maisons doivent retenir l’attention. Au n°51, on peut admirer un fronton triangulaire composé de feuilles d’acanthe. La date de reconstruction de cette maison est inscrite en dessous : 1775. Cette année est accompagnée du nom de l’architecte qui l’a construite, un certain Louis Berne. Dardel souligne la qualité de son travail :

“Louis Berne pouvait d’ailleurs signer son œuvre sans en rougir : les lignes de l’édifice sont parfaitement équilibrées et tous les détails bien proportionnés. Les balcons saillants et leurs garde-fous en fer forgé aux courbes harmonieuses font de la façade un ensemble charmant.”

(Photos V. Guilbert)

Au n°43, on peut trouver l’une des premières maisons ayant été reconstruites puisqu’on peut lire sur le fronton l’année 1766. Elle est bâtie par Jacques-Charles Joret, un avocat au Parlement de Normandie, procureur fiscal et bailli de la Haute Justice du Valasse.

(Photos V. Guilbert)

 

Enfin, pour finir, il y a également les deux maisons au 28 et 30 rue Thiers formant en réalité un seul bâtiment. Nous ne connaissons pas l’année de construction, faute de date inscrite sur le fronton, mais ce bâtiment a été bâti vraisemblablement après l’incendie de 1765 et avant la Révolution française. On peut y voir “un écusson entouré d’un rameau de laurier à droite et de palmes à gauche” avec à l’intérieur un “caducée, attribut d’Hermès, le dieu grec des marchands”. Ainsi, ce logement aurait été habité par des ébénistes et des marchands de meubles au moins jusqu’au XXe siècle. On peut également y voir sculpté un drapeau, un canon, des boulets de canon et autres…

(Photos V. Guilbert)

 

Enfin, l’actuelle église Saint-Michel est construite suite à la destruction de l’ancienne église par l’incendie de 1765. Le curé de Bolbec, Salomon Telles de la Potterie, décide avec d’autres personnalités importantes que la nouvelle église serait installée au même emplacement que l’ancienne. Son édification commence à partir de 1774, selon les plans de l’architecte parisien Pierre Patte. Le 25 avril 1774, la première pierre est posée par le Duc et la duchesse de Charost. En attendant sa finalisation, les offices religieux sont célébrés en l’église du Val-aux-Grès. Pour la bénédiction de la nouvelle église, il faut attendre le 24 février 1781 pour que cela soit fait en raison de multiples modifications au plan initial.

Eglise paroissiale (Antoine Dumas)

Plan de l’ancienne et de la nouvelle église par Antoine Dumas

 

Bolbec, toujours en proie aux flammes

Par la suite, d’autres incendies eurent lieu à Bolbec. Ils sont notamment dûs à l’industrialisation de la ville et la multiplication des manufactures en son sein. Ainsi, en 1881, ce sont bien deux feux qui se déclarent au cours de l’année dans deux manufactures différentes. En mars, c’est dans la filature de Lemaitre-Lavotte, située dans le quartier du vivier, qu’un incendie prend forme au premier étage, mais il est vite circonscrit par les pompiers et le personnel de l’usine. La filature Manchon-lemaitre, située rue Jacques Fauquet, n’aura pas cette chance et brûle totalement dans un incendie d’une extrême violence durant le mois de décembre :

 

“Le feu prend au 3e étage, se propage rapidement à tout le bâtiment, malgré l’intervention des pompes de la ville et celles des autres établissements industriels venues en renfort. Les ouvriers et ouvrières font la «chaîne» pour amener l’eau nécessaire pour alimenter les pompes. Rien n’y fait. La toiture s’effondre et après dix heures de lutte, rien ne reste de la filature, seul le tissage a pu être préservé.”

Encore aujourd’hui, les Bolbécais sont parfois en proie aux flammes. De récents cas le prouvent, que cela soit dû à un appareil électronique défectueux[1] ou à un accident domestique[2]. Mais bien qu’un incendie soit toujours grave, les plus récents n’ont rien de comparable au désastre de 1765. Les précautions prises depuis, les innovations dans la lutte contre le feu et la formation de courageux sapeurs-pompiers permettent aujourd’hui d’éviter un tel drame pour la ville de Bolbec.

Bibliographie

  • Anonyme, Les grands déluges merveilleux et terribles advenus au bour de Boullebec, Paris, 1583
  • AUBIN Dominique, Bolbec, Rouen, Éditions des Falaises, 2019, 224 pages
  • BERNARD Raymond, La compagnie des sapeurs-pompiers de Bolbec 1734-1984, Bolbec, Ville de Bolbec, 1984, 129 pages
  • Bulletin de la Commission des antiquités de la Seine-Maritime, Rouen, 1903
  • COLLEN-CASTAIGNE, Essai historique et statistique sur la ville de Bolbec, Rouen, Nicétas Periaux, 1839, 230 pages
  • DARDEL Pierre & DUCHAUCHIX Joseph, Histoire de Bolbec, des origines à la Révolution, Rouen, Albert Lainé, 1933, 262 pages
  • LEVARAY Jacques, “Fenêtre sur les façades de Bolbec”, Bolbec au fil de la mémoire, Bolbec, n°34, 2009, 10 pages

[1]https://www.paris-normandie.fr/id239514/article/2021-10-11/incendie-bolbec-un-cabinet-dassurance-entierement-enfume.

[2]https://www.lecourriercauchois.fr/actualite-215297-bolbec-une-maison-prend-feu-la-circulation-perturbee-jusqu-au-lendemain-midi.

 

Exposition visible dans le hall de l’hôtel de ville du 1er au 31 décembre 2021